Effigie (Effigy), Critique, Le Monde

 

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Sept 25, 2008
Raphaëlle Rérolle
“Effigie”, d’Alissa York : une exploration de l’âme humaineLE MONDE DES LIVRES
Traduit de l’anglais (Canada) par Florence Lévy-Paolini.
Ed. Joëlle Losfeld.

 

Sous des dehors parfaitement comme il faut – avec même un glamour très hitchcockien, comme une Grace Kelly brune dont les yeux brilleraient de malice -, Alissa York est une personne étrange. Un jeune écrivain (moins de quarante ans) dont les livres baignent dans une atmosphère franchement gore : inondés de sang, tapissés de chair à vif, tendus de peaux retournées, badigeonnés de cervelles “gris perle” et de divers fragments d’anatomie plus ou moins détériorés. Mais là s’arrête la parenté. Car la notion de gore telle que l’a dessinée le cinéma voisine avec une idée de saleté, de souillure, qui va vers ce qu’on appelle le trash.

Rien de tout cela chez la talentueuse romancière canadienne, dont le deuxième roman vient de paraître en France. Comme dans Amours défendues, son précédent ouvrage (éd. Joëlle Losfeld, 2007), le sang est ici une substance omniprésente et dangereuse, troublante, mais jamais sale – belle, même. Et l’intérieur du corps humain rien de moins qu’un espace d’ordre et de beauté, quand il n’est pas mis à mal par la violence.

Dans Effigie, l’écrivain se sert de ces éléments comme d’un contrepoint saisissant au sujet qui l’obsédait déjà dans son premier livre : la passion. Ou plutôt les passions, tant sont variés les tumultes susceptibles de faire échapper l’humain à la raison. L’amour évidemment, mais aussi le sexe et la religion, la cupidité, le jeu, le pouvoir. Et pas n’importe où : en choisissant d’installer son roman dans une communauté mormone américaine du XIXe siècle, l’auteur a opté pour un cadre extraordinairement riche en tensions, secrets, refoulements et complications familiales de toutes sortes. Un haut-fourneau ronflant jour et nuit, où passions, frustrations et tourments brûlent d’un même feu.

Au centre du livre, il y a le foyer de la famille Hammer, du nom d’un riche éleveur de chevaux de l’Utah. Quatre épouses (chacune désignée par un ordre d’arrivée dans le lit du patriarche), des enfants de deux mères différentes et des liens de parenté particulièrement embrouillés. Qui a engendré qui ? Et qui élève qui ? Accessoirement, qui couche avec qui ? La question des liens (liens du sang, bien sûr, mais aussi de l’amour et de la parenté non biologique) traverse le récit, suivant un système très élaboré de points de vue tournants. Construit en kaléidoscope, le texte donne alternativement la parole à différents protagonistes, épouses, enfants, ouvrier agricole et même un oiseau qui a survolé le champ de bataille de Mountain Meadows, lieu où plus d’une centaine d’émigrants furent massacrés par des colons mormons et des Indiens Paiute, en 1857.

L’habileté avec laquelle Alissa York parvient à faire fonctionner ce dispositif, sans aucune confusion, force l’admiration. Et fait oublier les quelques enluminures stylistiques (“le fossé noir du sommeil”) qui n’ajoutent rien au texte. En dépit de ces quelques faiblesses, l’ensemble est fort, sans mièvrerie. Le narrateur est comme l’oiseau de proie qu’il fait parler dans certains chapitres : il plane au-dessus des personnages et se pose alternativement sur l’épaule des uns et des autres, pour voir le monde par leurs yeux. Ou par leur chair. Car dans la croyance mormone, les êtres humains ont choisi de venir sur terre pour faire l’expérience de la vie dans un corps de chair et d’os.

Mais voilà que, chez Alissa York, cette incarnation s’accomplit dans des directions bien mystérieuses. Un homme, un corps ? Trop simple. Tous les personnages entretiennent, en plus des rapports complexes qu’ils peuvent avoir avec les autres humains, des relations passionnelles avec des animaux. Oiseaux, vers à soie, loups, chevaux, l’intimité avec les bêtes trouve sa forme la plus élaborée dans la description minutieuse des activités de Dorrie, la quatrième épouse, qui empaille les animaux pour leur “insuffler” une forme, leur “redonner une apparence de vie”.

A plusieurs reprises, la romancière imagine même des scènes où l’homme bascule vers l’animal. Enfant, John James, l’ouvrier agricole, “se métamorphosa en chien”, tandis qu’Ursula, la première épouse sent son corps “devenir lisse et glissant comme celui d’une truite”, ou que Thankful, la troisième épouse, porte une robe qui lui donne “l’aspect d’un vautour transformé en femme”.

Où s’arrête l’homme ? Et que contient-il ? A travers les organes mis à nus, c’est l’intérieur qui voudrait se faire jour. L’âme humaine, ce puits d’obscurité, de contradictions, d’énigmes dont rien ne vient à bout. Et à côté duquel le sang, les os et toute cette chair mise à vif par Alissa York sont un royaume de calme et d’harmonie.

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