Fauna, Critique, Le Monde

 

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LA PLUME ANIMALE

Florence Noiville

Traduit de l’anglais (Canada) par Florence Lévy-Paoloni.

Joëlle Losfeld.

Rencontre: Alissa York

Tout à fait en phase avec notre époque cette Canadienne entretient un étonnant rapport avec le vivant en général et avec les bêtes en particulier – son demier roman s’intitule « Fauna ». Poissons, oiseaux, mammifères : elle entre dans leur tête et y entraîne le lecteur comme personne

 

Quel tohu-bohu dans les pages d’Alissa York! Ça jappe, ca griffe, ça gratte; ca grogne, ça gémit, ca glapit. C’est que, voyez-vous, nom-bre de ses personnages sont tout bêtement, si l’on peut dire, des animaux. Et pourquoi pas? «Si le roman est l’art de se couler dans la peau de lautre, qu’est-ce qui empêche que cette peau soit celle d’un éléphant ou d un corbeau?», demande la romancière qui porte un lézard tatoué sur le biceps gauche.

Une histoire de peau, donc. Pour Alissa York, voilà comment tout a commencé, dans les montagnes rocheuses de l’Alberta: «Je devais avoir 3 ans, se souvient-elle. Nous campions, mes parents et moi, quand un ours est venu se coucher sur notre tente. J’entends encore le bruit de sa respiration. Je sens son odeur, putride et douce à la fois, sa chaleur de l’autre côté de la toile de tente…» Et si ce corps-à-corps insolite avait tout déclenché? Si l’écriture n’était au fond que ça: une tentative pour retrouver cette émotion fondatrice, ce bruit, cette odeur, cette chaleur… Pour la restituer avec des mots. Pour rendre la peau de l’ours après l’avoir humée.

 

« Bêtes et histoires suscitent chez moi le même sentiment d’appartenance. La même empathie. Ils me relient à l’Univers »

 

Maîs reprenons dans l’ordre. Lorsque Alissa York naît à Athabasca, dans le nord du Canada, en 1970, ses parents viennent tout juste d’emigrer d’Australie. Tous deux sont professeurs d’anglais La mere, poète, encourage sa fille dans sa passion de la lecture et de l’écriture. Le père n’est pas un enseignant comme les autres. Il donne des cours en plein air – de chasse, de pêche, de canoe. À ses enfants comme a ses élèves, il apprend à manier la hache et le couteau. Il emmene sa fille chasser le caribou dans le Labrador, nager à Fidji au milieu des requins…

Longtemps, Alissa York veut être David Attenborough ou rien. En fait, elle ne sera ni chercheur ni naturaliste, ni même tout de suite écrivain. Maîs ces deux heritages – langue et nature – demeureront chez elle indissociables. «Des l’enfance, les livres et les animaux, c’était la même chose, dit-elle, reinventant en quelque sorte les « animots » sur les traces de Buffon. Je m’intéressais de la même maniere aux bétes et aux histoires. Aujourd’hui encore, les deux suscitent chez moi le même sentiment d’appartenance. La même empathie. Ils me relient à l’Univers. »

Impossible de trouver un texte d’Ahssa York où la nature ne soit pas présente. Elle est là, incrustée dans la texture de sa prose, la fibre de ses phrases. Dans ses nouvelles (Any Given Power, 1999, non traduites en français), où femmes et orques dansent d’étranges ballets. Dans Amours défendues (Joëlle Losfeld, 2007), où une chouette représente la métaphore d’un destin qui broie les hommes – à la manière dont le rapace digère les campagnols et n’en recrache que «des boulettes de poils et d’os». Dans Effigies (Joëlle Losfeld, 2008), où un personnage empaille des animaux, tandis que d’autres se métamorphosent en chien ou en truite, ce qui permet à la romancière de sauter joyeusement de part et d’autre de la frontière mouvante entre l’homme et l’animal.

Des animaux, Alissa York se débrouille pour en faire surgir partout. «Même dans les villes», lance-t-elle fièrement. Dans Fauna, elle nous dévoile un bestiaire insoupçonné a quèlques minutes du centre de Toronto – coyotes, renards, loups, chiens, faucons, cerfs, mouffettes, sans oublier, cher M. Prévert, une ribambelle de ratons laveurs… Maîs ce qui est intéressant, c’est que la fonction de ces bêtes n’a rien à voir avec celle qui a longtemps été la leur dans la littérature occidentale – allégorique chez La Fontaine, politique chez Orwell, écologique chez Paasilina, morale chez Kipling. Non. Alissa York cherche autre chose. Elle veut «raconter l’histoire du vivant dans un lieu donné». Reconstituer « un écosystème textuel ou les existences, humaine et non humaine, sont inextricablement intriquées. Et où, par des procédés littéraires, on arrive à approcher peu à peu la vérité de chacune».

En entendant parler Alissa York, on pense un peu à Jim Dodge, figure phare de la contre-culture américaine et auteur de L’Oiseau Canadeche (Ed. Cambourakis). On pense aussi à l’ouvrage plus récent de la philosophe Corine Pelluchon, Eléments pour une éthique de la vulnérabilité («Le Monde des livres» du 28octobre). Au-delà de l’humain, il y a «les autres vivants», nous disent ces auteurs. Et ces autres vivants ont des manieres différentes d’exister. Un véritable humanisme ne devrait-il pas enfin en tenir compte? En exergue de Fauna, York a d’ailleurs placé cette phrase peu équivoque extraite des Garennes de Watership Down, de Richard Adams (Flammarion, 2004) «Les animaux ne se camper rent pas comme les hommes. S’ils doivent se battre, ils se battent. S’ils doivent tuer, ils tuent. Mais ils ne s’assoient pas pour réfléchir aux meilleurs moyens de gâcher l’existence d’autres êtres vivants et de leur faire du mal. Ils ont de la dignité et de l’animalité.»

Silence. Alissa York s’est redressée devant son café noisette «so parisian». Elle arrive de Toronto et ne semble nullement affectée par le décalage horaire. Grande, brune, saine, canadienne. Un mammifère hors du commun. C’est vrai, d’ailleurs. Elle est la femme qui a respiré l’ours. Elle peut parler des heures des «dix sept espèces de grenouilles gué l’on trouve en Indonesie». Elle connaît, comme disait Théodore Monod, «des sensations que nous avons perdues de vue depuis le dévonien supérieur». Elle est «connectée» avec la matrice monde.

Et nous? Nous, on pense à cette définition de Vialatte «L’homme est un animal à chapeau mou qui attend l’autobus 27 au coin de la rue de la Glacière et du boulevard Arago.» Tiens, le voilà.

 

 

Petite philosophie de la vie pour les nuls

« JE VOUDRAIS, confesse Alissa York, qu’on ne voie plus la nature de la même façon apres avoir lu ces pages.» Les casaniers, les froussards, les urbains indécrottables passeront leur chemin. Les phobiques aussi – le livre s’ouvre sur une apologie des oreilles de souris, «jolis petits peta les bien proportionnes» que l’héroine compare aux siennes semblables a des «ergots» ou à des «moignons archaïques de queue». La femme aux oreilles en moignon de queue s’appelle Edal Jones. Agent fédéral, elle poursuit les trafiquants d’animaux exotiques et les braconniers d’espèces rares. Un jour, elle découvre, installée sur un terrain vague de la vallée du Don, à l’est de Toronto, une communauté qui va changer sa vie. Et soigner son stress. C’est une casse automobile qui accueille à la fois des voitures déglinguées, des animaux blessés et des êtres fracassés par la vie. Un paradis pour les êtres en disgrâce… On retrouve là deux idées chères a York. Celle d’une solidarité entre toutes les créatures. Et celle qui veut que le tissu d’une ville soit fait aussi de plumes, poils, feuilles, écorces… (Au passage, on apprendra que «”ouie ouie ouie” peut signaler un pic flamboyant, maîs que “ouac ouac ouac” correspond au grand pic percussionniste des bois».) Au-delà pourtant du manuel de zoologie pour les nuls, c’est de la vie dans tous ses états qu’il s’agit. Une vie que York célèbre avec grace, lyrisme et gourmandise.

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