Mercy (Amours Défendues), Critique, Le Monde

 

AlissaYork_Mercy_FrenchCover_1000px

 

November 29, 2007
Amours Défendues, traduit de l’anglais (Canada) par Florence Lévy-Paoloni. Ed. Joëlle Losfeld.
Raphaëlle Rérolle
Alissa York : les enchaînés de Misericorde

 

Du sang – beaucoup de sang : fluide, écarlate et ruisselant entre les pages comme une rivière sans début ni fin. C’est sous l’empire de ce liquide, synonyme de vie et de mort, que s’écrit le livre splendide d’Alissa York. Avec une maîtrise et une ampleur très surprenantes pour un premier roman, ces Amours défendues se tiennent donc à la frontière entre l’ombre et la lumière,dans un espace perçu comme une zone de combat. Sans cesse en tension, le roman de cette Canadienne de 37 ans met en vis-à-vis les pulsions humaines et les lois qui cherchent à les contenir ou à les emprisonner, dans une lutte sanglante et tragique.

Le théâtre de cette bataille est une bourgade perdue en plein centre du Canada, dans la province de Manitoba : Misericorde, son église, sa boucherie, sa tourbière, ses désirs et ses démons. D’emblée, Alissa York projette son lecteur dans un cadre paradoxal. C’est qu’à l’intérieur de ce village si parfaitement ordinaire que rien ne semble pouvoir arriver, l’écrivain fait entrer la vie et la mort d’un seul et même pas. Un couple infernal et séduisant, qui captive autant qu’il horrifie : au lieu de passer entre les individus,la démarcation entre bien et mal, noirceur et clarté, traverse chacun despersonnages, faisant d’eux des héros troublants, complexes et intensément vivants.

Au commencement du livre, en 1948, il y a l’amour irrépressible qu’éprouve la jeune Mathilda pour le tout nouveau curé de Misericorde, le Père August Day. Attirance partagée, mais défendue, bien sûr, d’autant que Mathilda vient d’épouser le boucher du village, Thomas Rose. Fausse piste, pourtant : cette histoire n’est pas un point de départ, mais un point tout court. Une tête d’épingle sur la longue ligne de souffrance endurée parles personnages, bagage encombrant qu’ils portent depuis leur conception et même bien avant. Aux prises avec le poids de la religion catholique, le roman l’est aussi avec l’idée du péché originel, qui marque les êtres au seuil de leur naissance. Thomas est issu d’un père injuste et violent, Mathilda n’a connu ni son père ni sa mère, August est le fils d’une prostituée. Et ainsi de suite : Castor, l’ivrogne du village, a sauvé sa peau et celle de son petit frère dans un incendie qui a coûté la vie à ses parents, tandis que Mary, la fille née des amours défendues, verra le jour sur le cadavre de sa mère.

Dans l’entrelacs de ces destins tragiques, la chair est un personnage presque indépendant, souverain, qui parle d’une voix tonitruante. Le sexe, évidemment, qui torture le Père Day et illumine Mathilda, frustre Thomas et, plus tard, sert les desseins du pasteur Carl Mann. Mais aussi la viande, celle des bêtes que tue Thomas et que son père, propriétaire d’un abattoir,tuait avant lui. Celle de ces nourritures terrestres, que l’auteur déploie avec une volupté sans pareille, décrivant minutieusement les gestes de Thomas quand il fabrique du boudin et “pétrit vigoureusement le mélange collant dans ses mains puissantes”. Rien de compliqué, “du sang de porc et de la graisse de rognon, des flocons d’avoine et de l’oignon, du poivre et du sel en abondance”. L’abondance : tout est là. Le trop-plein de la chair menace continuellement de se déverser sur le monde, inondant tout de ce sang qui sourd des êtres vivants.

C’est dans l’angoisse de cette animalité qu’intervient la religion, dont l’ombre plane sur le roman. Visiblement très instruite des mystères de la liturgie catholique, Alissa York a bâti son texte comme une succession de chapitres et de sous-chapitres, placés tour à tour sous le signe de la terre, de la chair et de son refoulement. Il ne sert à rien de chercher un ordre évident à ces phrases latines, qui sont piochées dans le canon de la messe, mais aussi dans le Pater, ou l’Ave, au rythme des besoins du récit. “Découpe de la carcasse : boeuf” ou “Son odeur”, voisinent avec “Agnus Dei” (Agneau de Dieu), “Pone, domine, custodiam ori meo” (mettez, Seigneur, une garde à ma bouche) ou “Et verbum caro factum est” (et la parole a étéfaite chair). La manière dont le catholicisme a intégré cette animalité sanglante, entre autres dans la notion de sacrifice et de sang versé, est ici exploitée avec finesse. Le propos n’est pas clairement dénonciateur (la complexité des personnages interdit tout anticléricalisme facile), mais plutôt exploratoire. Comme un boucher vidant une carcasse, l’auteur fouille jusqu’au fond des êtres et de leur hérédité.

Le récit qui en résulte est semblable à un enfantement. Dans cette histoire parsemée de nouveau nés (le bébé de Mathilda, celui que Castor sauve des flammes et qui deviendra le père d’un autre personnage important) ou d’images de nativité détournées (August, qui s’affame pour se punir de ses désirs, voit son “moi nourrisson” surgir, en rêve, d’une miche de pain), le texte met au monde, lui aussi : il est l’accoucheur, qui décrit l’univers invisible à des aveugles. Et qui fait apparaître la façon dont le destin digère les hommes, comme la chouette attrape le campagnol pour en faire une boulette : “Elle prend ce dont elle a besoin, explique Mary, la femme de la tourbière, et roule ce qui reste pour en faire ça. Elle le crache comme ça. Poils, dents, griffes… ce que vous avez là est un campagnol sans la viande.” “Ça”, ce sont les individus brisés, comme la petite Clare, l’enfant autiste qui porte en elle tous les secrets inavoués de Misericorde. Seulement,”ça” ne meurt jamais complètement. Pas tant que le récit continue de dire les souffrances des hommes – ce récit qui, comme les dessins inouïs de la petite Clare, s’écrit avec leur sang.

Article paru dans l’édition du 30.11.07.

TheNaturalist 1fauna-book-cover 1effigycover 1mercycover